dimanche 27 décembre 2015

Les 30 meilleurs disques de 2015

Après les morceaux, il était normal que je conclue cette année avec les albums. Je ferai peut-être un classement séries si j'en ai l'envie mais pas de films parce qu'il est évident que cette année, j'ai fait peu d'effort pour voir des choses qui sortent du lot.

J'ai écouté un peu plus de 110 disques sortis cette année, j'en ai retenu une trentaine que vous retrouverez un peu plus bas. Quand à ceux que vous ne retrouverez pas : pas de Jamie XX, ni de Tame Impala ici. Les deux disques les plus surestimés de l'année seront à chercher ailleurs. A la porte du classement : Neon Indian, JC Satan, Le1F, Health, Fuzz... Vous pouvez retrouver la suite sur la liste dédiée sur Sens Critique. C'est évidemment le retour de Giorgio Moroder qui remporte la palme de pire album de l'année.



Comme pour les morceaux, on trouve cette année beaucoup plus de femmes dans les meilleurs albums. Seul la moitié des 30 disque est créditée à des artistes masculins ou des groupes non-mixtes. Soit c'est moi qui change, soit c'est l'industrie qui se réveille mais le changement fait du bien. On notera également trois rappeurs noirs dans le top 10, tous relativement verts dans le circuit, signe de la bonne santé de la relève hip hop aux USA. Les deux tiers du disque nous vient d'Amérique du Nord, avec pas mal de canadiens. Le reste se partage entre la France, l'Angleterre, la Norvège mais finalement peu de pays exotiques (le Venezuela et l'Inde comme seul représentant du tiers-monde musical) alors qu'on sent pourtant, mais ça se voit plus sur les morceaux, une forte influence asiatique chez quelques artistes. Dans l'ensemble aucun genre ne sort du lot, on a eu droit à une année particulièrement éclectique.

Avant de démarrer, je tiens à préciser que l'ordre des trois premiers ne tient à presque rien. C'était une année d'une constance exceptionnelle dans la qualité et il m'a été bien difficile de différencier ces trois albums entre eux. Chacun représentant le meilleur de 2015 selon l'humeur, la météo, l'horaire ou le lieu d'écoute.

1. Sufjan Stevens - Carrie & Lowell

Pourquoi mettre Sufjan en premier alors que celui-ci nous sort un album sous forme de retour en arrière, acoustique et mélancolique, bien loin de ses dernières expérimentations soniques. Tout simplement parce que c'est le plus intemporel du trio de tête. Carrie & Lowell aurait pu tout aussi bien sortir en 1973 qu'en 2002, il n'y aurait eu que peu de différences. Parfois, il n'y a rien de mieux pour célébrer une année musicale que de consacrer un album qui a aussi peu suivi les modes actuelles. Ici Sufjan nous parle de sa défunte mère, de son beau-père qu'il adule et de sa jeunesse décousue. C'est souvent très beau et d'une simplicité affolante. Un album parfait.

2. Kendrick Lamar - To Pimp a Butterfly

L'album est numéro 1 chez à peu près tout le monde et il le mérite car, contrairement à Sufjan, il symbolise le mieux notre époque, de Black Lives Matters au free jazz. Il y a beaucoup de choses à dire sur ce disque.  Chaque morceau, chaque clip pourraient être analysés dans ses moindre détails. Funky et politique, une voix importante dans le paysage musical mondial. Au delà de ça, une seule certitude : Kendrick Lamar reste le meilleur rappeur de sa génération.

3. Grimes - Art Angels

Il y a plusieurs mondes dans cet album. après avoir jeté la quasi intégralité de l'album qui devait suivre son précédent aux oubliettes, Grimes a mis tout son cœur dans la création d'un album de pop parfait. Bien ancrée dans son époque, Grimes multiplie les influences (d'Occident et d'Orient), faisant le pont comme personne entre l'expérimentation et la pop mainstream. Art Angels mérite d'être bombardé sur toutes les platines et tous les danceflooors mais sa singularité le laissera dans l'ombre même s'il a provoqué un petit raz-de-marée dans les milieux concernés.

4. Joanna Newsom - Divers

On pourrait passer des heures à étudier l'étendue du vocabulaire de Joanna Newsom, se gargariser sur ses figures de style, se pignoler sur ses références culturelles... Pourtant une seule écoute suffit à retomber amoureux de la chanteuse, de son style si particulier, des ses mélodies parfaites et de sa voix sur laquelle elle a fait un travail colossal depuis sont premier album. Beau, intello, raffiné, un superbe album new-yorkais comme on en a peu fait cette année.

5. Jenny Hval - Apocalypse, Girl

Je ne connaissais pas Jenny Hval avant cette année alors que cette dernière a pourtant une longue carrière derrière elle. C'est peut-être son transfert chez le label Sacred Bones qui l'a mis sur mon radar mais je ne le regrette pas car la norvégienne a une voix exceptionnellement chelou et des choses à dire. L'album qui ne ressemble à aucun autre oscille entre le spoken-word barré et la freak-folk féministe. C'est probablement l'album le plus vulgaire de l'année, devant même Kendrick qui parle de sa bite.

6. Colin Stetson & Sarah Neufeld - Never Were the Way She Was

D'une beauté à couper le souffle, l'association entre l'énergie brute des saxophones de Colin Stetson et la délicatesse du crin-crin de Sarah Neufeld ne cesse de s'améliorer écoute après écoute et prend tout son sens en live. Le disque emprunte également énormément à Steve Reich, ce qui fait de mal à personne.

7. Lupe Fiasco - Tetsuo & Youth

Totalement absent des classements de fin d'année, le rappeur de Chicago paye son attitude rebelle dans un paysage hip hop qui préfère les querelles entre MC aux messages politiques. Pourtant avec cet album sans concessions Avec des instrus qui empruntent même à l'indie rock, le flow est précis et le message clair.

8. Godspeed You! Black Emperor - 'Asunder, Sweet and Other Distress'

J'aime toujours Godspeed comme au premier jour. Leur retour m'avait ravi et pour leur deuxième album après leur long hiatus, la bande à Efrim Menuck emprunte un peu à son autre groupe (Silver Mt. Zion) pour sortir un disque brut et direct. C'est surtout leur album le plus court depuis le début de leur carrière. Du drone entêtant et du post-rock presque punk dans l'esprit. Encore meilleur en live, j'ai hâte d'entendre le suivant.

9. Donnie Trumpet & The Social Experiment - Surf

Un bon disque d'été, ça demande pas grand chose : de la bonne humeur et des mélodies dansantes. En choisissant de ne pas sortir un album sous son nom, Chance The Rapper fait preuve de l'humilité la plus totale en laissant la vedette à son groupe et son band leader trompettiste au nom équivoque. Un jazz band qui fait du hip hop ou l'inverse. 

10. Father John Misty - I Love You, Honeybear
Pour son deuxième disque en tant que Father John Misty, Josh Tillman embrasse encore plus son alter-ego hipster. Il est quand même foutrement sexy sur ce disque de pop-folk où il remet en question avec humour la vie moderne et la masculinité.



11. Mansfield.tya - Corpo Interno

Après dix ans de carrière (et d'expériences parallèles joyeusement débiles), le duo nantais sort le meilleur album de sa carrière, aboutissement d'un long travail de recherche. Mansfield.tya nous sort un merveilleux album entre pop post-apocalyptique, beats fiévreux et textes post-modernes. Un album qui donne envie de déclamer du Ronsard alors qu'on y connait rien.

12. Beach House - Depression Cherry

Je n'ai jamais été très fan du groupe de Baltimore. Leur précédent ne m'avait inspiré qu'ennui et leur deuxième album de 2015 m'a replongé aussi sec dans cette léthargie. Mais en osant prendre des risques, en osant utiliser les contrastes, en osant provoquer l'émotion, Beach House sort ici son meilleur disque mais surtout le plus beau. Un disque de pop éthérée avec des guitares acérées et toujours cette voix magique qui survole l'ensemble.
13. Low - Ones and Sixes

Année par année, on peut compter sur l'artisanat de Low pour remonter le moral de l'auditeur. Fort d'une ambition nouvelle, le groupe enregistre son onzième album dans le Wisconsin, chez Justin Vernon. Je n'arrive pas à leur trouver un défaut. C'est une folk intemporelle qui ressemble peut-être à tous leurs précédents mais quand le résultat fonctionne pourquoi changer la formule ?
14. Blur - The Magic Whip

Si on doit faire le bilan du combat le plus ridicule de la musique moderne, Blur a remporté depuis longtemps sa victoire sur Oasis et Noël Gallagher est vachement content de pouvoir trainer avec Damon Albarn. On est assez reconnaissant de voir le groupe londonien réussir à dépasser ses tensions internes pour réussir à faire une tournée mondiale et à enregistrer dans le même temps un chouette album dans différentes villes d'Asie. Loin des expérimentations, Blur sort un album doux, rassurant et infiniment modeste.

15. Kurt Vile - b'lieve i'm goin down...

Kurt Vile est l'épitome du mec cool avec ses cheveux longs, sa moue d'imbécile heureux et sa guitare suave. Il s'éloigne un peu de Philadelphie pour enregistrer une collection de chansons pas meilleur que son précédent mais incroyablement différent. Plus aéré, plus joyeux, plus domestique... Un album parfait pour faire ses tâches ménagères.

16. FKA Twigs - M3LL155X

Tahliah Barnett n'avait pas besoin de sortir de nouvelles chansons, six mois après avoir sorti son excellent premier album. Boulimique de travail, elle a néanmoins décidé de s'associer avec le producteur Boots pour sortir un EP de six titres complètement fou. Toujours au sommet de son art, son R'n'B transgenre devient encore plus flippant. On a peur mais on ne peut pas s'empêcher de l'aduler.

17. Four Tet - Morning/Evening

A l'heure actuelle, il n'y a pas meilleur DJ set que ceux de Kieran Hebden. Le britannique sait mettre en valeur son immense culture musicale dans un mash-up d'influences gargantuesques à peine dépassées par le devoir suprême de garder le beat en vie pour faire danser des milliers de personnes. Les disques n'étaient plus vraiment à la hauteur de ses soirées endiablées, préférant les expérimentations, les collaborations dubstep et la pop fleur bleue. Sur ce dernier, Four Tet mélange Bollywood avec des synthétiseurs pour obtenir un immense raga électronique en deux temps.

18. Deafheaven - New Bermuda

Deafheaven, c'était mieux avant mais c'est pas mal quand même. Dans un élan incompréhensible, le groupe de San Francisco sort une compilation de morceaux émos et épiques avec des solos mélancoliques et des fade-out dégueulasses. C'est couillu mais c'est parfois gênant.

19. FFS - FFS

On va pas se mentir, la plupart des "super-groupes" sortent souvent des albums très fadasses. Donc quand on te dit qu'un groupe culte qu'on avait un peu oublié (Sparks) s'associent avec des anciens jeunes premiers de la vague rock du début des années 2000 (Franz Ferdinand), on était en droit de ne pas trépigner de plaisir. Pourtant, ce FFS déboite sa mère. Funky en diable, méta jusqu'au bout des ongles, un rock qui se danse et qui profite de la baisse de tension de tous les cadors du genre (Hot Chip, Foals, !!!, Go Team...).

20. Arca - Mutant

Le jeune vénézuélien sort son premier album solo après quelques mixtapes chelous et plusieurs excellentes productions (Björk, FKA Twigs), Arca dévoile ses instrumentations personnelles et torturées sur ce très long disque de musique électronique. Ne vous attendez pas à danser, ou alors avec la tête dans le cul, ni à des tubes faciles. Ici on est mal à l'aise, un peu comme sur le dernier Oneohtrix Point Never mais en mieux.


21. Björk - Vulnicura

L'islandaise se sépare de Matthew Barney avec qui elle était depuis plus de 15 ans. Un leak la force à sortir son album deux mois plus tôt, sans profiter de la traditionnelle opération promotionnelle dont elle a l'habitude. Résultat, on était obligé de se plonger dans Vulnicura sans artifice. Celui-ci étant son plus simple et son plus beau depuis Vespertine (que j'adule) mais pas forcément son plus original. Puisqu'en dehors de quelques nappes fiévreuses produites par Arca et The Haxan Cloak, le disque est très classique : déluges de cordes et voix sans limite.

22. CocoRosie - Heartache City

Je dois avouer que je croyais plus du tout en Cocorosie. Leur retour est d'une humilité affolante bien loin des gros machins boursouflés qu'elles avaient l'habitude de sortir ces dernières années. Si l'on retrouve quand même quelques-uns de leurs travers (les babioles, les voix tordues), les thèmes et les mélodies semblent regagner une certaine jeunesse.

23. Shamir - Ratchet

Il était évident qu'il allait y avoir un jour un jeune noir à la voix divine et à l'orientation incertaine qui allait venir faire parler de lui sur la scène pop. Parce que compte ici c'est bien évidemment Shamir, sa voix, ses thèmes, ses punchlines, son attitude. Le fond musical en tant que tel est pas top mais je m'en fiche pas mal. Je reste assez partagé sur le sujet, j'en ai dit plus à ce sujet ici.

24. Sexwitch - SEXWITCH

Natasha Kahn de Bat For Lashes s'associe avec le groupe britton Toy pour sortir un EP rempli de reprises de morceaux psychédéliques des 70's en provenance d'Iran, du Maroc ou de Thaïlande. Jamais un disque n'aura aussi bien porté son nom, le résultat est chamanique, tout en percussions sauvages et chant habité.

25. Fidlar - Too

Si on reste dans du punk très californien dans le rythme et les mélodies, le deuxième album est encore plus crade et la moitié des morceaux expérimente dans tous les sens (musicalement et dans les paroles). Mais surtout dans le sens de la dépression. Pour plus de détails, je vous invite à aller lire ma critique.

26. Viet Cong - Viet Cong

Derrière la controverse du nom du groupe, on a tendance à oublier la qualité intrinsèque du premier album du groupe canadien. C'est le disque de rock le plus étrange et singulier de cette année, avec sa structure croissante et décroissante, ses influences post-punk et son chant détaché. On espère les retrouver bientôt avec un nouveau nom et un nouvel album.

27. Jonny Greenwood & Shy Ben-Tzur - Junun

J'ai toujours préféré les aventures solos de Jonny à celles de Thom et ce disque ne déroge pas à la règle. Pour Junun, Greenwood embarque un compositeur israélien en virée dans le nord de l'Inde avec un orchestre du coin et le producteur Nigel Godrich qui suit toujours ses poulains. Je n'ai pas vu le documentaire attaché à la conception du disque, réalisé par Paul Thomas Anderson rien que ça. Le résultat est une sorte de brass band de Bollywood mystique, funky et dépaysant.

28. Colleen Green - I Want to Grow Up

Il y a eu énormément de très bons disques solos de jeunes chanteuses cette année et qui n'apparaitront pas ici par volonté de restreindre ce classement à 30 disques mais vous pouvez aller écouter Courtney Barnett, Natalie Prass, Julia Holter, Julien Baker ou même Carly Rae Jepsen. Dans toute cette bande qui donne de l'espoir, il y a également une californienne trentenaire qui aime la télé et le rock des années 90.

29. Run The Jewels - Meow The Jewels

L'année dernière, Run The Jewels avait sorti le meilleur album de hip hop (et le meilleur album tout court si vous vous voulez mon avis). A la suite d'une campagne kickstarter, le duo se fait surprendre par internet et se retrouve contraint de remixer son album avec uniquement des bruits de chat. Le résultat, comportant des remixes faits par des mecs de Massive Attack et Radiohead, est surprenant, drôle et parfois très bon. La plus grosse blague de l'année s'avère être un excellent disque bonus dans la carrière courte mais ô combien fulgurante de Run The Jewels.

30. Oiseaux-Tempête - Ütopiya?

Pour son deuxième album, le groupe parisien décide de se concentrer sur ses meilleurs atouts : cuivres en furie et déluge de guitare. Moins dilettante, le disque contient avec des compositions plus complexes que son premier long qui jonglait avec trop d'influences. Définitivement un groupe important en France.

lundi 14 décembre 2015

Les 30 meilleurs morceaux de 2015

J'ai décidé d'essayer de relancer la partie musique de mon blog. Je dis "essayer" parce que c'est pas la première fois que je fais une annonce sans que je la tienne. Si vous voulez tout savoir, je vais essayer aussi de créer un jeu vidéo de toutes pièces, sans aucune compétence technique. Et vous avez sûrement du voir mon projet d'émission de radio la semaine dernière.

Revenons à nos moutons : 2015. Probablement la meilleure année musicale que j'ai vécue en direct, géniale de bout en bout malgré les évènements affreux qui se déroulaient en dehors, mais aussi, malheureusement, à l'intérieur de cette sphère. Le monde extérieur est rentré en collusion avec le monde musical. Mon plus bel espace de liberté et d'échappatoire se retrouve souillé au plus profond.

Eagles of Death Metal au Bataclan. Le crédit est sur la photo.


2015 est exotique, 2015 est chelou, 2015 est pop, 2015 est toujours plus éclectique et ouverte sur le monde  mais surtout en 2015, il y a plein de meufs. Surtout dans le top 10, où on retrouve trois artistes solos, deux duos et un groupe entièrement féminins. Il y a toujours une courte majorité d'artistes ou de groupes entièrement masculins (16). Mais c'est dans la mixité que se retrouve les choses les plus intéressantes, dans l'utilisation des samples (Four Tet) et des duos au chant (Low, JC Satàn, Soko et Ariel Pink, CL chez Diplo). Il y aussi 6 morceaux qui s’approchent ou dépassent de la dizaine de minutes, ce qui ne gâche rien.

And the winner is...



1. Grimes - Realiti

Je ne sais pas si c'est la meilleure chanson de la canadienne. Ce n'est même pas le meilleur morceau d'Art Angels (c'est probablement Kill v. Maim) mais voilà Realiti représente le mieux la trajectoire de l'artiste pendant cette année 2015. Seul morceau rescapé de la première mouture de l'album qui aurait du suivre Visions, Grimes nous l'a offert pour nous faire patienter à la fin de sa tournée asiatique. Même en version démo, il remplissait d'espoir le cœur de tout amateur de pop music exigeante. A ce jour, je ne sais plus si je préfère cette première version ou celle que l'on trouve sur le disque, un poil plus lente et sensuelle. Ou encore la reprise jazzy de Natalie Prass. C'est pas bien grave parce que les grands morceaux évoluent dans le temps.

2. Mansfield.tya - La fin des temps

Cela fait maintenant dix ans et quatre albums que Mansfield.tya jongle entre humour noir, beats fiévreux et ballades mélancoliques. Il fallait bien un jour qu'elles finissent par créer la chanson parfaite :  quatre minutes nihilistes et apocalyptiques.

3. Sufjan Stevens - John My Beloved

Une chanson simplissime qui ne repose que sur quelques éléments essentiels : les percussions mélodiques du piano, la rythmique implacable et la voix cristalline de Sufjan récitant ses paroles mortifères : "I love you more than the world can contain/In its lonely and ramshackle head/There’s only a shadow of me; in a manner of speaking I'm dead".



4. CocoRosie - Lost Girls

Je n'attendais plus rien de CocoRosie. Absolument plus rien. Cela faisait trois albums que le duo peinait à se dégager de la mêlée. Et d'un coup d'un seul, CocoRoisie sort un album honnête qui contient une perle. La chanson n'échappe pas à quelques gimmicks maison comme la flûte de pan et les citations bibliques mais le morceau déroule sur six minutes une force et une douceur qui se complètent. Spécial bonus : un clip féministe de haute volée.

5. Jack Ü - Where Are Ü Now (feat. Justin Bieber)

J'aurai jamais pu deviner que ces trois débiles soient capable de sortir une bonne chanson ensemble. Encore moins, un tube immédiat de cette trempe. Adoubé par les meilleurs (Four Tet l'a jouée, intacte, pendant son set au Pitchfork), utilisé dans toutes les pubs, le trio a signé le tube de l'été 2015. Et c'était quand même bien plus aventureux que cette saloperie d'Uptown Funk.

6. Lupe Fiasco - Prisoner 1 & 2 (feat. Ayesha Jaco)

C'est peut-être ce qu'il manque à l'album de Kendrick Lamar, un morceau épique dans ses paroles et ambitieux dans sa production. Ingénieusement placé en milieu d'album, cette tragédie en deux parties sur la prison sert à la fois de pierre angulaire et de sommet inatteignable, un peu comme le morceau précédemment cité de Mansfield.tya.


7. 4minute - Crazy

Dans la mythologie K-Pop, un groupe ne reste pas longtemps en haut de l'affiche. Avec six ans de carrière et deux albums, les quatre filles de 4minute se font pousser à la retraite par des d'autres plus douées (2NE1 en tête mais le groupe a fait une pause cette année). Et pourtant depuis 2012, 4minute ne sort plus que des EP et tente d'aller vers des genres plus osés comme ici avec ce subtil, mais terrible efficace, mélange de hip hop et d'eurodance. Si si.


8. Joanna Newsom - Sapokanikan

Des fois, une chanson est aussi simple à aimer que son clip. Sur le dernier album de Joanna Newsom, on peut facilement passer plusieurs heures à argumenter au sujet de la meilleure chanson. Ma préférée est symbolisée par cette longue marche dans un New York enneigé filmé par Paul Thomas Anderson. Et la chanson est évidemment très bien.

9. FKA Twigs - Mothercreep

Tahliah Barnet continue d'occuper une place à part dans la musique d'aujourd'hui. Une artiste complète comme Grimes mais qui sait s'entourer des meilleurs producteurs (Arca sur l'album et ici Boots qui a également produit Run The Jewels 2 et le dernier Beyoncé). A la fin de ce joli EP, toujours entre R'n'B sombre et pop expérimentale, il y a cet entêtant Mothercreep qui fout quand même grave les chocottes.


10. Omar Souleyman - Bahdeni Nami

Le chanteur le plus swag du moment avec sa moustache, son keffieh et ses lunettes de soleil. Sur le deuxième album "occidental" d'Omar Souleyman, celui-ci s'est notamment associé à Four Tet pour faire cet hymne dansant irrésistible même pour le plus frigide des auditeurs.

11. Four Tet - Morning Side

En parlant de Kieran Hebden, voici sa dernière création. C'est un peu facile de mettre le premier morceau d'un album qui se compose uniquement de deux longues pistes de 20 minutes. Mais c'est une telle envolée électronico-bollywoodienne ! Je me rappelle encore avec émotion de ma première écoute quand j'ai entendu décoller la voix de Lata Mangeshkar, célèbre chanteuse indienne à la discographie qui culmine à plus de 1000 morceaux et ainée d'une célèbre fratrie de Bollywood.


12. Soko - Lovetrap (feat. Ariel Pink)

Le deuxième album de Soko n'est pas très bon mais il cache le meilleur duo de cette année. Capitalisant sur leur amitié inattendue et leur amour pour toutes choses potaches, Soko et Ariel Pink chantent l'amour vache comme personne. Pour ne rien gâcher, la petite imite à la perfection le grand maladroit.

13. Donnie Trumpet - Wanna Be Cool (feat. Big Sean, KYLE & Jeremih)

Une bonne chanson estivale, ça ne tient pas à grand chose : de la bonne humeur, des chœurs, des cuivres et un message super positif comme "vouloir être cool, c'est pas un projet". Modestie et groove. Vivement la suite des aventures de Chance The Rapper.

14. Low - Landslide

Il y a une bonne demi-douzaine de tueries sur le dernier album de Low, un groupe qui a su construire sa réputation de compositeur de ballades épiques. Alors ce n'est pas une surprise si les neuf minutes du pénultième [rock critic niveau 4] morceau de Ones and Sixes s'avèrent être d'excellente facture. mais ça n'empêche pas d'apprécier chacune d'entre elles.

15. Godspeed You! Black Emperor - Piss Crowns Are Trebled

Cela peut sembler bizarre d'isoler une des plages d'un album du groupe canadien, mais GY!BE signe ici son morceau le plus direct et punk depuis Moya.


16. Foals - What Went Down

Foals est sur une pente glissante en matière d'album. Le dernier en date est définitivement médiocre si l'on excepte la tuerie éponyme introductive (et son clip en slo-mo) qui laisse un dernier espoir aux fans de la première heure.

17. Ratatat - Cream on Chrome

Comme Foals, Ratatat a épuisé depuis longtemps la patience des auditeurs. Albums après albums, ceux-ci ressemblent de plus en plus à du Matmatah sous disto. Et encore comme Foals, le premier vrai morceau de leur dernier album, funky en diable, rattrape un peu la débâcle.


18. Kendrick Lamar - King Kuta

Comme je le disais un peu plus haut, le plus gros (petit) défaut du dernier album de Kendrick Lamar est qu'il est difficile d'en mettre une au dessus des autres pour bien vendre le produit. Alright a le plus beau clip, u est la chanson plus torturée tandis que i se tape la partie nostalgique et c'est The Blacker The Berry qui contient le plus de rage. Je sais plus vraiment pourquoi j'ai choisi King Kuta. Probablement parce que c'est le morceau qu'on peut séparer le plus facilement du reste.

19. Beach House - PPP

Le groupe de Baltimore a sorti 18 morceaux cette année. Le plus beau c'est celui-là.

20. Fidlar - Sober

On est presque invité sur le divan du psy de Zac Carper qui nous hurle son dégoût de la solitude tout en vomissant l'entièreté de l'humanité. Le groupe titille la misogynie pour aborder une mauvaise rupture en empruntant aux codes du rap. Génial.


21. Carly Rae Jepsen - I Really Like You

Savoir si sur le deuxième album de l’inénarrable auteure de Call Me Maybe, le premier single (I Really Like You) est meilleur que le morceau produit par le mec des Vampire Weekend (Warm Blood) n'est pas une question qui se pose. La réponse est assez claire : regardez-moi ce clip promotionnelle parfaitement maitrisé.

22. Viet Cong - March of Progress

Ça commence comme une performance de l'école des beaux arts et ça finit pendant la scène de danse de The Breakfast Club. Le morceau de rock le plus bizarre de l'année qui convoque autant les Beatles que David Lynch. Définitivement singulier.

23. Eagles of Death Metal - Silverlake (K.S.O.F.M)

Avant même les attentats, Eagles of Death Metal avait sorti le meilleur album de leur carrière. Dans ce morceau hilarant, ils abordent avec un certain dégoût les habitants de Silverlake, un des quartiers les plus hipsters de la mégapole de Los Angeles avec ses clubs et ses écoles privées. Si vous voulez tout savoir, c'est également le décor de la série You're The Worst, qu'il est obligatoire d'avoir vu en 2015.

24. Shamir - Make a Scene

Ce que j'aime le plus c'est Shamir, c'est Shamir. Il faut être honnête si le personnage n'était pas aussi chou, ses chansons fonctionneraient beaucoup moins bien. Ici un hymne à l'art de péter un scandale, parce que ça défoule.
 
25. Colleen Green - I Want To Grow Up 

La confession poignante d'une jeune procrastinatrice qui a beaucoup trop écouté du rock des années 90 pour s'adapter correctement au monde.

26. Titus Andronicus - More Perfect Union

A la fin du deuxième acte du gigantesque opéra rock de Titus Andronicus, il y a cette odyssée mi-pirate mi-punk irlandais sur une tragédie familiale aux influences maritimes et aux solos grandiloquents.


27. Diplo x CL x RiFF RAFF x OG Maco - Doctor Pepper

Je parlais plus haut des 2NE1. Voilà CL, leader incontestée (va savoir, j'en sais rien en fait) du groupe de k-pop. Celle-ci tente l'aventure solo avec un producteur dont on a également déjà parlé plus haut, un gros dégueulasse et un jeune premier d'Atlanta. Il n'y a pas à dire, Diplo sait réunir le bon casting. C'est sale mais ça reste dans la tête pendant des jours.

28. Deafheaven - Gifts For The Earth

De l'art de mêler hurlements aigus, guitares émo et piano mélancolique. Il y a trois probablement trois morceaux sur la dernière piste de New Bermuda. Un plaisir régressif qu'on attendait pas de la part du groupe de Sans Francisco.

29. Thee Oh Sees - Web

Toute l'efficacité de Thee Oh Sees démontrée dans le morceau introductif de leur dernier album. Élu meilleur riff de 2015 par un panel de connaisseurs.

30. J.C. Satàn - The Greatest Man

Le meilleur morceau de stoner de l'année est franco-italien. Josh Homme serait fier. La conclusion parfaite d'un très bon album et donc de cette liste.On se retrouve bientôt pour parler des disques.

jeudi 3 décembre 2015

Mappemonde épisode zéro : Munich

Je n'ai jamais été très discret sur mon amour de la géographie. Il n'est pas aussi fort que celui que je porte à la musique mais il a conditionné depuis toujours mes hobbies ou les différents jobs que j'ai eu. De près ou de loin, la provenance géographique m'a toujours semblé important et pour avoir déménagé plusieurs fois, je sais l'influence que peut avoir une ville sur une vie, mais aussi sur la scène musicale.

J'ai donc profité de l'émission Digital Emotions de Pogo Moumoute (not his real name) pour diffuser une sorte d'épisode 0 pour Mappemonde. Pour ceux qui ne connaissent pas, Pogo cause de Synth Pop, d'Italo Disco, de New Wave et de tous ce qui touche aux synthétiseurs en général. Les lyonnais peuvent l'écouter tous les mardis soirs en direct sur Radio Canut (102.2). Vous devriez l'écouter chaque semaine, ce petit con est doué.

Capitale de la Bavière, de BMW et du boudin blanc


Pour rester fidèle au ton de l'émission hôte, j'ai du choisir une ville qui signifiait quelque chose dans le domaine des émotions digitales. J'ai hésité entre Bologne, Milan, Düsseldorf... Je ne voulais pas sacrifier Bruxelles ou Berlin. J'ai donc pris Munich, à laquelle je ne connaissais pas grand chose il faut bien l'avouer, mais qui avait accueilli les premières années de Giorgio Moroder, parrain de l'émission Digital Emotions.

Réveillon à Marienplatz © Jan Beckendorf
 
En une heure, en plus de Munich Machine, le supergroupe qui comprenait entre autres Giorgio Moroder, vous pourrez écouter Amon Düül II et Popol Vuh, à l'origine de la vague Krautrock, Chicks On Speed, duo féminin eletroclash, formé aux beaux-arts de Munich ou encore Milli Vanilli, une des nombreuses arnaques du producteur Frank Farian.

Full disclosure : Cette émission-pilote est un peu bordélique. Décidée dans la précipitation, le temps de recherche était minimal mais cela ne m'a pas empêché de trouver de quoi remplir une heure. Même si j'espère bien un jour pouvoir redonner sa chance à Munich si l'émission s'installe quelque part. C'est un peu stupide aussi, enregistré entre potes, plein d'approximations et de blagues vaseuses. J'espère pouvoir être plus sérieux dans le futur.

Dans le futur Mappemonde pourrait très bien s'intéresser à Bristol, Detroit, Bamako, Seoul, Baltimore, Lyon, Bordeaux, Santiago... Et créer plusieurs émissions thématiques pour les villes majeures comme New York, Londres, Berlin, Los Angeles ou Paris, que je pourrais difficilement couvrir en une heure. En essayant de passer par tous les continents, tous les styles de la musique populaire, en se calquant parfois sur l'actualité, sur un concert ou sur une sortie disque bien précise. Je pourrais également envisager d'avoir recours à des invités, spécialistes ou artistes pour intervenir dans l'émission.

Donc si vous connaissez ou travaillez dans une radio qui serait intéressée par le concept, n'hésitez pas à me faire signe.

En attendant, je vous laisse écouter et me dire ce que vous en pensez. Bis demnächst.




jeudi 17 septembre 2015

Le tourisme, bras armé de la gentrification ?

Je vous présente un extrait d'un mémoire réalisé à la suite d'un stage au sein du Comité Départemental du Tourisme (CDT) de la Seine-Saint-Denis (93). La mission principale du stage consistait à coordonner la programmation culturelle de L'été du Canal, une grande manifestation de culture et de loisirs autour du canal de l'Ourcq. J'organisais donc des croisières culturelles mais la manifestation repose essentiellement sur un service de navettes mises en places le week-end et empruntées cette années par près de 38000 passagers. 

Le mémoire est titré "Quel développement touristique en banlieue parisienne ? L'exemple du canal de l'Ourcq" et la problématique est celle-ci : "comment concevoir une politique touristique et culturelle en banlieue pour éviter que le développement économique de ce territoire ne se fasse au détriment de ses habitants et de sa culture ?". L'extrait que vous allez lire est en fait le point 3.2 du mémoire. Il vient s'insérer à la suite d'une analyse des liens entre tourisme culturel et développement urbain et il est suivi par une présentation du tourisme participatif en solution pour contrer ou au moins ralentir la gentrification.

Immeubles d'habitation en construction sur le futur port de Pantin. © moi-même

Le tourisme, bras armé de la gentrification

Dans les pays du Sud, on s'est vite aperçu des conséquences négatives du tourisme comme moteur économique : déplacement de population, travail forcé, transformation de l'habitat en infrastructure touristique, monopolisation des ressources, acculturation des communautés autochtones… Bernard Schéou cite notamment Maureen Seneviratna1 : « Contrairement aux affirmations des promoteurs concernés, le tourisme, première industrie non militaire du monde, n'a pas profité aux pauvres et aux opprimés. Le tourisme est une activité imposée aux populations locales et non initiée par elles. Bien au contraire, le développement et la promotion du tourisme se font par ceux qui tiennent déjà les leviers du pouvoir et de la richesse, qu'ils se trouvent dans le pays ou à l'étranger. Leur seul but : dégager des bénéfices ». En est-il de même à Paris ?

Gentrification parisienne


La gentrification est un terme inventé par Ruth Glass en 1964. Il est maintenant rentré dans le vocabulaire familier. C'est la suite logique de ce que Debord appelait en 1968 « l'autodestruction du milieu urbain ». Toutes les métropoles européennes sont concernées par le phénomène. Maria Gravari-Barbas cite l'exemple de Berlin dont la touristification provoquait des réactions virulentes : « les touristes sont notamment accusés d'être à l'origine de la gentrification des quartiers les plus alternatifs et les plus prisés – tels Kreuzberg ou Prenzlauer Berg – qui ont vu les hôtels se multiplier. […] Or à Berlin, [le tourisme] n'a pas chassé des fonctions urbaines déjà présentes, il a plutôt occupé des vides : en l’occurrence les quartiers populaires de Berlin Est et Ouest, abandonnés, pendant plus de quinze ans après la chute du Mur, aux immigrés, aux squatteurs, ou aux bohèmes qui ont contribué à forger l'image unique de la ville ». Ce dernier point est très important. C'est en effet la vie alternative qui crée le désir touristique et qui attire ensuite la spéculation. Nombreux sont les quartiers du genre qui se voient transformés en quelques années : la Croix-Rousse (Lyon), Saint-Michel (Bordeaux), Sankt Pauli (Hambourg), Camden (Londres), l'île de Nantes... A Paris, on cite souvent Belleville, Ménilmontant et le canal Saint-Martin.


Pour parler de gentrification à Paris, je citerai surtout deux auteures qui ont toutes deux publié des ouvrages récents sur le sujet :
  • Anne Clerval, géographe
  • Sophie Corbillé, ethnologue
Cette dernière donne les résultats de son enquête sur le nord-est parisien entre 2000 et 2010 où elle a interrogé sans distinction « gentrifiés » comme « gentrifieurs ». Loin d'en tirer des conclusions définitives sur l'économie ou les politiques publiques, Sophie Corbillé souligne néanmoins qu'« il n'est pas étonnant que les catégories de classes sociales et de rapport de classes soient souvent très centrales dans ces études ».

Une opinion que ne renierait pas Anne Clerval puisqu'en tant que disciple Neil Smith, géographe new-yorkais marxiste et anti-mondialisation, celle-ci inscrit la gentrification dans les logiques de développement inégal propres au capitalisme. Elle explique elle-même sa filiation : « [Neil Smith] montre que la dévalorisation de certains espaces (dégradation du bâti et paupérisation de la population) n'est pas un accident, mais au contraire une aubaine pour le réinvestissement lucratif du capital dans la valorisation de ces espaces ». L'exemple récent de la Brasserie Barbes4 au cœur d'un des quartiers populaires les plus connus de la ville de Paris ne fait que renforcer l'intérêt grossissant pour le sujet de la part des parisiens comme l’a observé Daniel Orantin, directeur du CDT 93 : « quand l'image d'une ville commence à faire envie, cela augmente le coût du foncier et cela tend à exclure à moyens termes les gens qui n'ont pas d'argent, qui sont souvent étrangers5 ». Une réalité qui corrobore la théorie d’Anne Clerval : « l'étude de la cohabitation des différents groupes sociaux dans les quartiers populaires en voie de gentrification montre que la mixité sociale, souvent mise en avant par les pouvoirs publics, masque une reconfiguration des rapports de classe et de « race » dans ces quartiers ». La question de la nationalité des usagers de L’été du Canal est complexe puisque même si seulement 9% des usagers des navettes en 2013 étaient étrangers, il n’y aucune statistique a présenté pour démontrer qu’il y a une part significative de population issue de l’immigration sur les navettes.

Anne Clerval en explique longuement le mécanisme de la gentrification dans l’introduction de son livre. Une introduction que je présenterai dans son intégralité pour mieux apprécier les subtilités : « On peut lire la gentrification comme le processus par lequel l'espace urbain central est adapté à l'état actuel des rapports sociaux. Cette adaptation ne va pas de soi et implique de nombreux acteurs. Elle est aussi une forme de violence sociale, de dépossession des classes populaires. En effet, la gentrification transforme à la fois un espace bâti, le quartier ancien et un espace approprié, le quartier populaire. Si elle participe à préserver le bâti ancien, elle contribue à détruire la ressource sociale et symbolique que représente le quartier populaire pour ses habitants. Ces quartiers, jusqu'ici symboliquement dévalorisés (par la vétusté de leur bâti et leur appropriation par les classes populaires), sont valorisés et embellis à la mesure de l'attractivité potentielle que pouvait susciter leur position centrale ou leur proximité du centre. Cette centralité est également liée au pouvoir : pouvoir de classe qui explique l’appropriation des quartiers anciens centraux par des ménages mieux dotés en capital (économique et culturel) que les classes populaires, mais aussi pouvoir en termes d'images et de prestige que la ville embellie et foisonnant d’événements culturels confère aux édiles et aux investisseurs locaux (d'envergure internationale à Paris). Cela pose la question du rôle des politiques publiques dans la gentrification ».
 
Airbnb est un des signes qui montrent les dangers d’une initiative qui pourrait sembler inoffensive à la base. Le Wall Street Journal a pourtant remarqué que « durant l'été 2014, pas moins de 66 320 touristes ont séjournés dans les 3ème et 4ème arrondissements... contre 64793 habitants »6. Conséquence malheureuse mais pas inattendue, le 4ème arrondissement se vide de ses habitants : 42 000 habitants en 1990, 37 000 aujourd'hui.

Et en Seine-Saint-Denis ?

 

Clerval, contrairement à Corbillé, ne se limite pas à Paris. Elle constate qu'« aujourd'hui, la part des emplois ouvriers est plus forte dans les espaces périurbains que dans les espaces centraux des villes ». La principale conséquence étant selon elle que dans les quartiers plus métissés « les classes populaires ont connu un net déclin et doivent maintenant se loger ailleurs, dans les banlieues dévalorisées ou les lointaines périphéries ». Comme dans les pays du Sud, on est donc confronté à un déplacement de population.

Déjà en 1997, Marie-Hélène Bacqué et Sylvie Fol s’intéressaient au devenir des banlieues rouges : « Les politiques locales mises en œuvre dans les territoires ouvriers cherchent dans la plupart des cas à composer avec ce mouvement croisé d'appauvrissement et de gentrification ». Il va de soi qu'en tant que département limitrophe de la capitale, la Seine-Saint-Denis n'échappe pas au phénomène. Nombreuses sont les villes qui profitent des retombées économiques de l'installation de ménages de classe moyenne dans leurs agglomérations : Montreuil, Pantin, Saint-Ouen, Le Pré-Saint-Gervais ou Aubervilliers, jouissent tous d'une réputation sulfureuse déclinante et de l'espace immobilier nécessaire pour accueillir la spéculation immobilière. Le département a la croissance démographique la plus forte d’Île-de-France. Daniel Orantin quant à lui ne blâme pas spécialement l’urbanisme mais plutôt la crise économique en me racontant son histoire personnelle de jeunesse à Pantin : « Ce n’est pas l'architecture des Courtillières9 qui a changé, c'est la situation sociale des gens ».

La piège parait simple : la culture et le tourisme en essayant de mettre en avant un territoire de banlieue participe sans le vouloir à la gentrification de cet espace. Maria Gravari-Barbas en a vu les premiers signes à l’étranger : « Les tensions caractéristiques de certains espaces urbains touristifiés (Berlin, Rome, Paris) montrent les limites d'une gestion touristique qui ignore les habitants ». Une dichotomie encore fortement d’actualité dont j’ai pu être témoin pendant L’été du Canal. Si les navettes sont remplies de passagers de tous horizons, si les croisières sont définitivement un produit que l’on peut aisément séparer du reste de la programmation (et il serait donc incongru de pointer du doigt leur non-mixité, le prix étant déjà segmentant en soi), c’est sur les opérations au Port de Loisirs que le phénomène est le plus visible.

Navette Microclimat pendant L'été du Canal © moi-même

Situé en face du parc où se déroulait auparavant Bobigny-sur-Ourcq (grande manifestation familiale et populaire par essence), le Port de Loisirs avait la tâche d’animer les berges pour les habitants de Bobigny, le public des navettes mais également celui des croisières. L’objectif non-déclaré était au moins d’atteindre une sorte de mixité acceptable pour ne pas amuser les uns aux dépends des autres. Dans cette optique-là, l’opération a plus ou moins de succès suivant les week-ends. Ce sont les événements basés sur la danse qui s’en sont le mieux sortis pour intégrer toutes les couches de la population : le bal italien ou le bal MIX10 de l’école Juste Debout. Les enfants étant toujours le premier signe pour observer la présence d’un public familial. Plus il y a d’enfants en train de jouer sur les structures de Bellastock ou en train de danser devant les animateurs, plus on est certains d’avoir des familles. A l’inverse, il y a des événements pourtant organisés par des lieux culturels habitués aux opérations hors-les-murs comme le Petit Bain qui ont peiné à intéresser les balbyniens. Le summum ayant été atteint à l’occasion de la fête organisée par le collectif Microclimat où entre 500 et 1000 « blancs de classe moyenne à aisée » dansaient seuls au soleil devant quelques badauds circonspects. Il y a un peu d’exagération de ma part puisque l’ambiance était bon enfant et que la fête s’est déroulée sans accroc, mais un léger malaise était présent, surtout au sein du personnel du CDT habitué à faire attention à la population locale. Un sentiment qui ne date pas d’hier puisqu’Hélène Sallet-Lavorel, directrice du CDT 94, m’a dit : «  Je me souviens des premiers bals de la Baronne11. On avait beau dire que les habitants venaient, il n'y en avait pas tant que ça, c'était surtout son public ». Une conclusion un peu trop simple pour Daniel Orantin qui témoigne : « ce n’est pas la culture qui est responsable de la gentrification. Cela fait 40 ans qu'il y a une offre culturelle originale en Seine-Saint-Denis ».

La directrice du CDT 94 fait également remarquer un autre problème, le voyeurisme : « Quand on a développé les greeters en Seine-Saint-Denis, Canal Plus était venu faire un reportage. Les deux journalistes qui étaient venus faire avaient bien pigé et le reportage était passé dans une émission du midi12. Le reportage était vraiment bien : aucun sous-entendu sur les habitants de la Seine-Saint-Denis qui étaient juste fiers de leur territoire et contents de dire aux touristes « venez voir comment ça se passe, comment on vit ». A la fin du reportage, cette bande de petits bobos parisiens chroniqueurs commencent à discuter. Et je me suis dit ce n’est pas possible : on leur parle des greeters de Seine-Saint-Denis et ils comparent ça aux visites d'une favela de Rio ou d'une décharge publique en Inde... Donc effectivement, le voyeurisme c'est aussi un piège dans lequel on tombe vite si on n'est pas vigilant ». Et en effet, pendant que j’accompagnais l’une des visites street art du 6b, j’ai pu observer les participants, venus avec de gros appareils photos pour photographier les œuvres, prendre sans gêne quelques clichés d’un camp de SDF installé sous un pont. « Je pense que personne n'a trouvé la bonne solution pour créer cette vraie mixité et éviter qu'une population ne chasse pas les autres. Dans beaucoup de ces communes, les parisiens qui s'installent (pas à Pantin par contre) ne mettent pas leurs enfants à l'école en Seine-Saint-Denis mais sur Paris » regrette Hélène Sallet-Lavorel.

Bibliographie :

BACQUE Marie-Hélène et FOL Sylvie, Le devenir des banlieues rouges, L'Harmattan, Paris, 1997
CLERVAL Anne, Paris sans le peuple, la gentrification de la capitale, La Découverte, Paris, 2013
CORBILLE Sophie, Paris bourgeoise, Paris bohème, La ruée vers l'Est, PUF, Paris, 2013
DEBORD Guy, La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, 1967
GRAVARI-BARBAS Maria, Aménager la ville par la culture et le tourisme, Editions du Moniteur, Paris, 2013
KOKOREFF Michel et LAPEYRONNIE Didier, Refaire la cité, l'avenir des banlieues, Seuil, Paris, 2013
SCHEOU Bernard, Du tourisme durable au tourisme équitable, De Boeck, Paris, 2009
1 Ancienne directrice du marketing et de la publicité à l'Office du Tourisme du Sri Lanka (citation de 2006)
5 Les entretiens de Daniel Orantin et Hélène Sallet-Lavorel ont été réalisés pour ce mémoire
9 Cité des Courtillières à Pantin
10 Concept de cours de danse hip hop/salsa suivi d’un bal
11 Les bals barges de la Baronne de Paname
12 L'édition Spéciale

lundi 27 octobre 2014

Je vais tester pour vous : écrire un livre en un mois

Retour rapide sur le blog après six mois de gastronomie à Paris, c'était juste pour dire que je participe officiellement au NaNoWriMo 2014 et comme pour les alcooliques anonymes il faut faire le tour de tes connaissances pour l'annoncer afin de ne pas se rétracter en cours de route par manque d'ambition. Cette phrase, beaucoup trop longue, ne laisse présager rien de bon quand au futur de cette entreprise.



Je vais donc rédiger le gros d'un roman pendant tout le mois de novembre. Encouragements, dons et conseils sont évidemment les bienvenus. Vous pouvez me retrouver sur le site du NaNoWriMo (encore un nouveau réseau social pour moi).

Pour ceux qui suivent j'avais déjà testé l'année dernière, sans préparation aucune. Une aventure qui avait duré presque trois jours complets. Cette année, je me suis préparé comme jamais. J'ai acheté un carnet en juin et il est maintenant rempli de notes et d'idées autour d'un seul et même scénario. Le reste de la semaine va être consacré à définir les principaux personnages.

Si vous voulez tout savoir, c'est un polar qui parle de musique, de précarité et de la vie moderne (rien que ça). Le titre provisoire est "je suis sur la liste". C'est affreux et j'espère que ça ne restera pas.

Vous retrouverez peut-être des updates réguliers ici mais il faut pas rêver. Ou une nouvelle chronique immobilière puisque je suis de retour sur un canapé lyonnais. Ou une plongée fantastique dans mes archives non-publiées, je commence à avoir du stock et il faut que je mette à jour le portfolio et les informations. Ou rien du tout comme d'hab.

En attendant, je vous laisse avec une question importante qui va considérablement m'aider.

lundi 26 mai 2014

Chroniques immobilières - L'heure du choix

A prix égal, en prenant en compte toutes les considérations de loyer, de transport et de tentations dépensières du coin, est-ce tu préfères, lecteur, un clapier dans un quartier top ou une maison dans une banlieue morose. En d'autre termes, est-ce que je dois choisir une vie festive à l'extérieur donc coûteuse mais enrichissante ou à l'intérieur, rassurante et économique ?

Ce choix dans l'histoire de tous les choix que j'ai affronté (gentille vs. chieuse, glande vs. changement, caramel vs. choco-menthe) est mon préféré. D'abord parce qu'il est globalement inoffensif, j'ai déménagé tellement de fois que je ne me suis jamais accroché assez longtemps dans un endroit pourri pour avoir des regrets. Baraban et Pessac centre font sans conteste partie du top 3 de mes pires logements qui ont tous en commun des problèmes de cohabitation mais ces deux là partagent le fait d'être dans un emplacement géographique particulièrement naze. Au contraire, Victor Hugo et les Tables Claudiennes en plus d'avoir une majorité de bons souvenirs étaient parfaitement situés. De là à dire que les gens s'entendent mieux quand ils ont des distractions dans le voisinage il n'y a qu'un pas empirique que je ne franchirai pas. Le contraire m'a aussi été prouvé.

La première semaine où je suis arrivé à Paris, ça nous ramène à début avril, la chance du débutant a frappé. J'étais pris dans deux apparts différents :
- Une colocation à 5 minutes de la mairie de Montreuil avec deux jeunes filles dans un bout de salon à peine meublé où il fallait clairement investir dans des meubles.
- Une doctorante sociologue et feministe qui libérait sa piaule dans son appart du wild side du 11eme. C'était un peu plus cher mais entièrement meublé avec gout et il fallait partager avec un mec qu'elle assurait cool (il rentrait dans quelques jours). C'était plus cher mais pas de beaucoup.

Ce qu'on oublie de préciser quand on parle de chance du débutant, c'est que généralement le debutant est con comme ses pieds. Évidemment j'ai cédé aux sirènes de hipster city, évidemment le mec supposé cool s'est avéré détestable à la première seconde et m'a dit non le lendemain, évidemment la colocation des jeunes filles en fleur avait trouvé un autre mec pour me remplacer sans problème.

Après un mois de recherches infructueuses mais trépidantes, je me retrouve dans la même situation avec une maison avec jardin à la limite Montreuil/Rosny et un studio cosy dans le 11eme aux portes du Père Lachaise. Après deux mois, t'apprends facilement à être un connard donc j'ai dit oui aux deux.

Le choix est vite fait même si j'ai passé un bon gros weekend à y réfléchir. Mais la difficulté reste de dire à quelqu'un que tu l'as arnaqué de son temps et probablement de son argent. C'est la dure loi de la jungle. Les jardins c'est pour les bourges et les hippies de toute façon.

lundi 19 mai 2014

Le disque de la honte : Icona Pop

Étape inevitable de l'intégration du provincial à Paris, je me suis fait piquer mon portable par un pickpocket particulièrement doué pour la comédie et la course à pied. Perdant ainsi toute une bibliothèque de disque soigneusement ordonnée. Plusieurs critères sont alors entrés en jeu : un cable de disque dur défectueux, un emploi du temps de ministre et le fait de ne pouvoir déballer de ses cartons, mon ami, mon frère, mon ordinateur. Par conséquent, je n'ai plus grand chose sur le téléphone de remplacement.

Un demi-voyage en métro suffisant à venir à bout du dernier Cloud Nothings, la sélection tourne vite en rond. Le réseau Free etant ce qu'il est je ne peux pas compter sur Digital Emotions pour égayer les longs trajets vers Bercy. Tant de raisons vouant les rares élus à être réécoutés ad nauseam. Créchant en banlieue sur le clic-clac d'un généreux donateur et avec l'impossibilité de me rassasier de Game of Thrones ou Damon Albarn comme mes semblables, j'ai entrepris de découvrir la ville à pied. Parfois accompagné mais souvent seul avec ces dix pauvres albums pour m'accompagner.
Hipsters suédoises
Et parmi ces disques, il y en a qui tourne plus que les autres sur ma platine virtuelle, il s'agit du premier album d'Icona Pop sobrement intitulé This is... Icona Pop. Oui oui, je veux bien entendu parler du duo de gamines suédoises qui parlent de foutre leur voiture en l'air comme Lorie chantait sur la fin de semaine (I Love It avec Charly XCX à la prod et que tu as du entendre dans la dernière saison de Girls). Un sujet lourd également abordé par les deux jeunes femmes dans la bien nommée Ready For The Weekend.

Des chansons de filles de riches dont l'apparente banalité pourrait presque vous convaincre de leur non-universalité. Mais voilà sur les onze morceaux que compte l'album, il y en a au moins les deux tiers qui sont des tubes en puissance. Sur de la musique électronique à basses saturées efficace mais terriblement générique c'est évidemment l'énergie et la fougue de Caroline et Aino. Des refrains qui font nah nah nah, des intros qui tabassent, un flow assuré mais surtout cet effet doublé sur la voix qui brouille les pistes. On ne sait jamais qui chante et on a souvent l'impression de les avoir en permanence en train de hurler de joie à l'unisson.

Et bien vous savez, moi, dans une période où tout va à 100 à l'heure, c'est exactement ce dont j'avais besoin. Ma vie se déroule en ce moment que je me retrouve parfaitement dans On a Roll (tuerie) qui aborde le délicat moment où l'on laisse son verre pour aller aux toilettes ("You go and pee/Your drink is so safe with me" c'est ça le true power de l'amitié), comment rester parfaite au moment du réveil ou le leitmotiv de toute une génération ("Everything that's free taste better"). Il y a bien deux-trois saletés mielleuses (Just Another Night) qui semblent toutes droit sorties de la face B d'un album de Katy Perry mais dans la plupart des cas, on est dans le territoire glorieux des meilleurs singles de Robyn, de Britney circa 2004 et du premier clip de t.A.T.u. Le disque est d'une homogénéité rarement croisé dans un album de pop (N'est-ce pas Rihanna ?).

Même sous la pluie constante de la capitale, même à côté du clodo qui pue dans le métro, même refoulé pour la sixième fois de la semaine d'une colocation sexiste, j'ai assez confiance en ma virilité débordante pour déambuler au son de l'ultra-tube Girlfriend avec ou sans BFF. Icona Pop c'est la bande son idéale des gens qui se la pètent.